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Hommage à RAYMOND BUSSIÈRES dans un extrait du film "Casque d'or"
Mise à jour le 08 septembre 2008 par Philippe de CinéMémorial
Raymond Bussières est né le 3 novembre 1907, à Ivry-la Bataille, dans l'Eure, de parents corréziens. Son père est un instituteur laïc qui, au début du siècle, ose se présenter sous l'étiquette " socialiste guesdiste ". Sa mère tient un bistrot. " Dans le bistrot de la "mère Bubu", j'ai pris l'accent normand de derrière les pommes à cidre. J'ai fait bien rigoler les copains du collège quand je récitais en classe de français un poème où il était question de petits "viaux", de "lavouère" et d' "abreuvouère". Eh oui, Raymond Bussières n'est pas un authentique "titi" parisien. Après le bachot, il rêve de devenir médecin ; "Je voulais être toubib mais ma mère était malade et, pour gagner ma vie, j'ai passé un concours et suis devenu dessinateur topographe à la préfecture de la Seine. J'avais vingt ans. "
Préfecture de Police, direction du personnel, service des demandes d'emploi. Bussières, que nul ne se serait avisé d'appeler " Bubu ", engage des cantonniers, des égoutiers, des fossoyeurs. Afin d'oublier l'exercice de fonctions aussi peu réjouissantes, il joue la comédie " chez les amateurs ".
" Quand je suis arrivé à Paris, j'avais vingt ans, c'était le cinéma américain ; on a pu amener, avec des groupes comme "Spartacus", La Mère, de Poudovkine, Le Potemkine, et on a été extraordinairement excité par ça. Mais le cinéma américain était un grand cinéma. "
Un jour, un copain le présente au cinéaste Louis Daquin qui, pour un de ses films, cherche un titi parisien rouspéteur. " Je cherche un type beaucoup plus jeune que vous lui dit-il avec brusquerie. Faites l'essai tout de même. " Bussières est engagé " malgré son âge " - 28 ans -, il prend le mois de congé auquel il a droit et tourne son premier film Nous les gosses. C'est un triomphe. " Mon premier rôle m'a tout de suite gagné la sympathie du public, et pourtant c'était un personnage de sale con, un demi-sel à la mord-moi-le-noeud : une gouape qui escroque les mômes, pas le méchant d'envergure... " Et il ajoute: " Ce qui m'avait plu c'est la performance d'incarner un voyou qui représente la bassesse des faux durs, ces lavettes qui se font casser la gueule par les vrais durs que sont les prolos... " Encouragé par cet essai concluant, Raymond Bussières demande un congé de trois mois " sans salaire " qui lui est refusé. La compagnie Pathé vient à son secours en lui offrant un contrat de trois ans. Il tourne alors L'assassin habite au 21, de H.-G. Clouzot. " Mon second rôle était celui d'un poivrot et je chantais à haute voix ma sympathie pour les représentants de la loi. Longtemps après, quand j'arrivais au studio, les machinos me rappelaient que, percher sur un bec de gaz, j'avais chanté "j'emmerde les gendarmes". "
En 1942, Bubu s'installe donc dans le cinéma... sans regret. " Je gagnais 1200 balles à l'Hôtel-de-Ville, j'étais un petit-bourgeois, il me fallait payer ma chambre. Alors, quand on m'a proposé 10 000 francs... On m'aurait proposé d'être vidangeur pour le même prix, j'aurais été vidangeur. Je préférais être acteur, bien sûr. Mais je voulais surtout sortir de l'Hôtel-de-Ville. " Il est loin le temps du groupe Octobre, fondé en 1932 avec Guy Decomble, groupe devenu artistique quand Jacques Prévert se mit à écrire des textes. " Ce qu'on faisait ? De "l'agitprop" ; agitation de propagande. Quand j'apprenais qu'il y avait une grève chez Citroën, je téléphonais à Jacques Prévert, à deux heures, pour lui demander un texte. Il l'écrivait dans l'après-midi. On se retrouvait à six heures et, à huit heures, on le donnait devant les ouvriers de chez Citroën. " Le groupe finit fin 1936, début 1937. " Pas à cause du Front populaire, non, à cause des premiers relents très sensibles de stalinisme. On s'est senti moins concerné... " Les figurations des années trente, Ciboulette, L'Hôtel du libre-échange, Le Récif de corail, sont vite oubliées, Bubu est comédien, pour de bon. " Dans L'Assassin habite au 21, je disais à Fresnay que je ne savais pas... Il me disait de ne pas m'inquiéter et c'est vrai, je n'ai jamais eu de grands problèmes. "
En quatorze ans, il tourne une cinquantaine de films, parfait titi parisien, grande gueule au coeur d'or, l'éternel mégot au coin des lèvres. Il joue, entre autres, dans Le Carrefour des enfants perdus, de Léo Joannon, Vive la liberté, de Jeff Musso où il est un maquisard au moment de la résistance (pendant la dernière année d'occupation, Raymond Bussières a participé, sur le plan théâtral, à la reconstitution de la C.G.T. dans la clandestinité), Les Portes de la nuit, de Marcel Carné, Quai des Orfèvres, d'Henri-Georges Clouzot, Cinq Tulipes rouges, de Jean 5telli, Les Branquignols, de Robert Dhéry, Ma Pomme, de Marc-Gilbert Sauvageon, Le Costaud des Batignolles, de Georges Lacourt, Casque d'or, de Jacques Becker, Les Belles de nuit, de René Clair, Mon frangin du Sénégal, de Guy Lacourt et Norbert Carbonnaux, Les Corsaires du bois de Boulogne, de Norbert Carbonnaux... Pour ces derniers films, Raymond Bussières collabore d'ailleurs au scénario. " A l'époque, le comique c'était les pièces de Jean de Letraz, j'ai voulu prouver qu'on pouvait faire rire sans caleçon. " Et il résume ainsi l'histoire de Mon frangin du Sénégal: " Un monsieur qui imite le personnage que la personne qu'il aime aimerait. "
A propos des Portes de la nuit, dont le rôle de Raymond Lécuyer a été écrit pour lui par Prévert, Bubu dira. " Une de mes premières scènes a tout de même failli mal tourner. C'est la scène des retrouvailles avec Montand. Je donne ma réplique, Carné m'interrompt :"Non, c'est pas ça" - "Comment le voulez-vous "?"Je ne sais pas moi, je ne suis pas acteur" - "Vous le voulez plus mou ?""Oui, c'est ça." - "Je le fais plus mou, ça lui va pas encore : "Vous le voulez entre les deux ?" - "C'est ça, entre les deux" - "Je le lui fais entre les deux, ça va pas." Carné s'emporte : "Eh bien, ce sera mauvais, mais tourne-la quand même, on n'a pas de temps à perdre..." - Je regarde Montand :"Excuse-moi." Et je quitte le plateau. Carné s'inquiète, me demande ce qu'il y a - "Écoutez, je viens de tourner quatre ou cinq films, je ne me suis jamais fait insulter, j'ai toujours eu de bonnes critiques et mon intérêt n'est pas d'être mauvais dans un film de Carné. Alochercher mon contrat, je le déchire devant vous, je ne demande pas un rond à Pathé et vous en prenez un autre qui sera bon, parce que vous non plus, vous n'avez pas intérêt à avoir quelqu'un de mauvais." - "Il ne faut pas prendre ce que je dis comme ça", me répond Carné. A partir de ce moment-là, il a été avec moi d'une gentillesse extraordinaire. "
Tel est le merveilleux " mauvais caractère au sourire désarmant " finalement tellement ressemblant à ses personnages qu'il y a une espèce d'osmose et pour le public également. À Pigalle, par exemple, il est l'objet d'une pressante demande de truands qui lui demandent " d'aller relever les compteurs " vers la porte Saint-Denis. À Alger même, il est abordé par un Nord-Africain balafré qui vient le mettre en garde. Mais la plus belle anecdote est arrivée place Blanche où il est abordé par un clochard : " Le pauvre bougre s'approche de moi, tête basse, humble et implorant. Il me fait la grande scène du 3: la femme à la maison, les mômes qui toussent, pas d'boulot, rien, la misère, quoi. Il tend sa main, redresse l'aile de son galure, lève la tête et me reconnaît : "Ah merde... pas à toi..." " Parallèlement, Bùbu continue le théâtre, participe à plusieurs créations (Branquignol, de Dhéry, Ordet, de Renoir...) et c'est là qu'il fait la connaissance, dans Une femme qu'a le coeur trop petit, de Crommelynck, de Paule Perron, au théâtre, Annette Poivre. Elle sera et demeurera le grand amour de sa vie. Et Bubu de raconter : " Figurez-vous que deux ou trois ans après notre mariage, un producteur nous convoque, mais séparément : il désirait nous faire jouer un couple d'amoureux dans Fandango et ignorait que nous l'étions aussi dans la vie. " Il tournera avec elle une cinquantaine de films et la décrit " comme une abeille qui retrouve son nid au milieu d'un champ de blé. Elle possède l'instinct. Moi, pour retrouver mon nid, je me crois obliger de réinventer la boussole. "
Et Bubu tourne, tourne... Cent trente films dans sa carrière. En 1954, c'est Chéri-Bibi, de Marcello Pagliero suivi de Cette sacrée gamine, de Michel Boisrond, Rencontre à Paris, de Georges Lampin, Porte des Lilas, de René Clair, Le Quai du point du jour, de Jean Faurez,
A cheval sur le tigre, de Luigi Comencini dans lequel il joue son premier rôle antipathique. In Bavardages avec Bubu, par Marcel Oms.
Comencini lui disait: " Tu as l'air gentil, ça me gêne de te donner ça, et pourtant tu as un oeil, un oeil... " Ensuite, c'est encore Allez France, de Robert Dhéry, Ho, de Robert Enrico... Celui à qui un producteur a dit un jour: " Vous, vous avez une vraie gueule d'ouvrier, c'est vrai, une tête de petit voyou " est devenu un grand, un très grand comédien, même si ses rôles sont souvent des seconds rôles. " Les grands films que j'ai faits sont ceux qui m'ont donné le moins de peine. Mais quand le texte, c'est de la merde et que le metteur en scène est un con, alors là, il faut se creuser la tête. Parce que j'ai toujours fait tout ce qu'on me proposait... Et si je continue, ce n'est pas par passion pour ce métier, c'est parce que j'ai 2 000 F de retraite. Alors si je veux avoir une bouteille pour les copains... Je dirai encore que ce dont je suis le plus fier, c'est qu'en cent vingt-six films, je ne me suis à ma connaissance jamais fait engueuler. " On a, au pire, écrit :" Que va faire ce pauvre Bussières dans cette galère ", déclare-t-il en 1979, à la revue Écran. Il a alors soixante-douze ans, et vient de tourner avec Molinaro, Dracula père et fils, Tanner, Jonas qui aura 25 ans en l'an 2000 et Serge Moati dans Nuit d'or. De Moati, avec qui il tournera pour la télévision Le Pain noir, il dira: " À part Renoir et quelques autres, ils sont rares les réalisateurs qui aiment les acteurs. Et je crois que de tous ceux que j'ai connus, Moati est celui qui les aime le plus. "(...) La première fois que Moati m'a parlé du rôle du père Baptiste dans Le Pain noir, je lui ai dit: " Tu trouveras peut-être quelqu'un qui le joue mieux que moi mais qui le sente mieux... ça m'étonnerait. "
Et Bubu tourne encore. Le Gang, de Jacques Deray, Drôles de zèbres, de Guy Lux, La Barricade du point du jour, de René Richon, L'Argent des autres, de Christian de Challonge, La Carapate, de Gérard Oury, Le Mouton noir, de Jean-Pierre Moscardo, Les Sous-Doués, de Claude Zidi et L'invitation au voyage, de Peter Del Monte, en 1982. C'est son dernier film. Bubu disparaît en avril 1982. Celui qui répétait cette devise que " le costaud des Batignolles " aurait pu prononcer: " Je préfère passer pour un con plutôt que d'agir comme un salaud ", et qui a interprété des dizaines de prolos pendant quarante ans, ce merveilleux acteur de second plan nous manquera. On se rappellera longtemps sa fameuse réplique dans Casque d'or, adressée à Reggiani :" Alors boulot-boulot, menuise-menuise. " Il disait aussi: " Il y a un personnage beaucoup plus intéressant que l'acteur : c'est le spectateur. Moi, on me paye, c'est déjà une justification de mon activité. Mais le spectateur qui laisse deux sacs à la caisse, qui s'assied et qui rit ou, qui pleure avec moi, c'est un personnage beaucoup plus mystérieux. "
Source : Didier Thouart et Jacques Mazeau. les grands seconds rôles du cinéma français.
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