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Hommage à MARCEL DALIO avec un extrait "Pétrus"
Mise à jour le 05 SEPTEMBRE 2008 par Philippe de CinéMémorial.
Premier été de ce siècle, Israël Moshe Blauschild. Naît à Paris d'un père brocanteur, juif émigré de Russie qui se croit un don pour l'opéra et chante avec une voix de basse, et d'une mère adorant lire les faits divers " comme si c'était du Rimbaud, avec des accents à la Sarah Bernhardt ". Pour aider, on l'envoie livrer des meubles au théâtre de l'Apollo, un vieux théâtre resté dans la tradition du XIX° siècle, avec des séducteurs bedonnants et des " jeunes premières " de soixante ans. Le jeune Marcel les entend déclamer " Danilo ! Danilo !", et choisit son 'futur nom d'artiste : " Dalio ", qui deviendra donc Marcel Dalio. Puis vient la grande guerre. Il s'engage volontaire " pour éviter d'être fantassin ", et arrive en ligne :" Nous nous faisions engueuler par les vieux qui étaient là depuis trois ans et qui nous disaient: "Qu'est-ce que tu viens fout'là, petit c... ? T'avais donc pas de pain à la maison pour t'engager comme ça?" " Fin de la guerre, Marcel Dalio a terminé depuis 1916 le Conservatoire, il commence à faire du cabaret en 1919: Le Moulin bleu, La Pie qui chante et du théâtre: " J'ai débuté au théâtre des Deux-Ânes, au théâtre de Dix Heures, au Moulin de la chanson. Je jouais et je mettais en scène des sketches satiriques. Mais je poussais un peu loin la satire qui débouchait sur la tragédie. C'était de l'Ionesco avant la lettre. Il faut dire que je portais un masque. Avec un masque, on a tous les courages. C'est comme si j'avais une feuille de vigne sur mon visage. " (Télérama, n° 1907.)
Et Dalio joue tout, auditionne partout, et réussit souvent à trouver des rôles, mais à quel prix: " Pour jouer du boulevard, j'étais trop petiot et en plus je ne ressemblais pas au Français moyen. Mais je passais des auditions dans les petits théâtres de revues. Et là, on m'employait. Pour me grandir, je me mettais des perruques, pour me cacher, des maquillages outranciers, des faux nez, des faux ventres. Et à dix-neuf ans, j'osais tout, je jouais des personnages largement plus vieux et même carrément des vieillards. Si bien que les gens qui m'ont connu doivent penser que j'ai cent cinquante ans. Même aujourd'hui, en 1974, où, à travers tant d'interviews, on a fini par deviner mon âge, les gens me donnent cinq à dix ans de plus. Pour beaucoup, je suis né en 1870... Alors, quand ils me voient, ils ont l'air tout étonnés. Pour les rassurer, je leur dis que le Dalio du cabaret, c'était mon père. Moi, je suis le Dalio du cinéma... Et ça remonte déjà aux années trente! "(Ciné-Revue, 14 janvier 1974.)
Pendant cette période de l'entre-deux-guerres, Marcel Dalio remporte plusieurs succès significatifs dont Les Tricheurs, de Stève Passeur, Les Temps difficiles, d'Édouard Bourdet et Le Corsaire, de Marcel Achard. En 1932, à propos des Tricheurs, la Revue française parle du " héros étrange " incarné " par un acteur extraordinaire ". Deux ans plus tard, Colette écrit dans Le Journal: " Dalio, évadé de notre pire cauchemar, et accommodé magistralement à ce qu'exigent la vérité et la vraisemblance " dans Les Temps difficiles et poursuit, en 1938, lorsque Dalio, joue Les Corsaires à l'Athénée :" En grand artiste qu'il est, Dalio n'a cessé depuis quelques années de puiser en lui-même. La vérité de ses créations prouve la richesse du fonds qu'il exploite. Que de légèreté dans la charge, que de voltigeante cocasserie ! De plus il parle avec un très pur accent de Babel !" En 1939, Marcel Dalio rêve d'interpréter lago dans Othello, et commence déjà à faire son entrée dans le cinéma avec des rôles de mi-traître, mi-métèque.
Dans Pépé le Moko (1936), il est un affreux mouchard et dans La Grande Illusion, de Jean Renoir (1937), il est un petit homme fou de souffrance, Rosenthal, hurlant dans la neige :" Il était un petit navire " tandis que Gabin S'éloigne après lui avoir dit :" Et d'abord, moi, j'ai jamais pu blairer les juifs. " Pendant le tournage, Gabin l'épaule et le rassure :" T'en fais pas, reste tranquille. T'es chez toi, la caméra n'existe pas, on l'em... " Avant de retrouver Renoir dans La Règle du jeu, il tourne Entrée des artistes, de Marc Allégret et La Maison du Maltais, de Pierre Chenal. " Si j'ai joué dans La Règle du jeu, ça n'est peut-être pas à cause de La Grande Illusion mais plutôt de La Maison du Maltais où j'étais le partenaire de Viviane Romance. Comme Renoir avait besoin d'une petite distribution pour sa Règle du jeu, on lui disait :" Prenez Dalio, il est parfait. " Mais d'autres objectaient: " Attention, il est juif, et il s'agit de lui faire jouer un personnage de noble français... Ça n'a pas arrêté Renoir qui a simplement modifié mon rôle. Dans le texte, on dirait que, par ma mère, tout marquis de La Chesnaye que j'étais, je descendais des Monteux qui était une importante famille juive. Et on laisserait entendre que le titre avait été fraîchement acquis. C'est finalement ce côté un peu "ersatz" qui fit la valeur du film. Et aujourd'hui, dans les universités américaines, il passe pour un des chefs-d'oeuvre de tous les temps. " (Ciné-Revue, 14 juillet 1974.)
Plus tard, il dira à propos de Renoir :" Avec lui, c'est merveilleux, on se livre complètement. On peut parler très librement de chaque scène. Mais il vous fait dire ce qu'il veut. Il réunit en lui toutes les provinces de France : il a l'excès du Midi, la prudence du Normand, la dureté des gars du Nord. Et il met tout cela au service de ce qui est le but principal de toute création : la fantaisie, qui est méditerranéenne de naissance. (...) Après chaque prise, il se met à pleurer en disant : "C'est sublime, c'est génial." Il fait applaudir les techniciens, les machinistes. Et puis, il vous dit: "On va recommencer sous un autre angle." A la fin, il vous fait jouer dos à la caméra. " (Télérama, 1907.) Mais tout de suite après La Règle du jeu, c'est la guerre, et on ne pardonne pas au petit juif d'avoir caricaturé la grande noblesse française et la grande bourgeoisie. Place de l'Opéra, des affiches le dénoncent comme l'ennemi de la France.
Marcel Dalio, tout juste marié avec Madeleine Lebeau, s'enfuit au Portugal, via l'Espagne. " Pour partir, il fallait obtenir un visa pour une destination quelconque. J'en ai enfin décroché un pour le Chili. Un bateau nous a amené jusqu'à Vera Cruz où il est resté en rade. Et voilà que le bateau fait demi-tour. C'est alors que se passa une chose extraordinaire. Sur notre bateau voyageait un avocat juif au courant d'une loi américaine, qui interdisait de ramener à leur point de départ des passagers qui ont payé le prix de leur traversée pour une destination donnée. Il a réussi à alerter les autorités par téléphone et c'est ainsi que le bateau a été arrêté à Norfolk. " (Ciné-Revue, 14 juillet 1974.)
Marcel Dalio rejoint très vite le Canada et est engagé au théâtre de l'Arcade. Pendant trois mois, il joue jusqu'à trois pièces par jour afin d'obtenir un visa pour les U.S.A. Arrivé à Hollywood, il se sépare de Madeleine Lebeau qui va décrocher de petits rôles et notamment chanter " la Marseillaise ", dans Casablanca.
de lui trouver un agent, l'un des plus célèbres d'Hollywood : Charles K. Feldman. Marcel Dalio fait les " premières " et se tient, impassible, à côté de Feldman, serrant les mains en disant " thank you ", croyant dire " bonjour ". Tout le monde croit qu'il est le banquier américain de toute l'industrie américaine et on commence à l'inviter à tous les soupers, toutes les " parties ".
Un soir, Sternberg apprend l'histoire, s'esclaffe et lui dit : " Monsieur Dalio, j'ai un rôle pour vous dans mon prochain film Shanghai gesture. Vous ne serez pas un banquier mais vous ne serez pas loin de la banque tout de même : vous serez croupier. " Ce sera son premier second rôle important à Hollywood, s'étant contenté auparavant de bouts de rôles, portiers, chasseurs de boîtes, et une fois Edward G. Robinson l'accusa même en riant de lui avoir volé une scène. C'est pendant le tournage d'un film de Mervyn Le Roy, inédit en France, dans lequel il incarne un marin pêcheur breton, que Darryl Zanuck l'engage à l'année. " J'avais alors joué beaucoup de rôles conventionnels dans des films conventionnels. Je suis mort au moins une dizaine de fois en chantant " la Marseillaise ". Je commençais "Allons enfants de la patrie... ", et une rafale de mitraillette me coupait les effets. Le tout pour moi était d'avoir cette scène à la fin du film. Mais bien souvent, c'était au début et l'on entendait plus parler de moi ! "
C'est peut-être parce que, à la différence des autres acteurs de second plan de l'époque, Marcel Dalio ne se contente pas de dire son texte mais se sert de trucs appris au cabaret comme allumer une cigarette à l'envers, qu'il se fait remarquer par les plus grands d'Hollywood. Pour jouer le croupier dans Shanghai gesture avec Gene Tierney et Victor Mature, il apprend en trois semaines, à lancer la boule sans trucage. " C'était un travail d'athlète. Je me trimbalais partout avec une petite roulette, et j'en avais une plus grande à la maison: je ne pensais qu'à ça. Je vous assure que de lancer cette boule me fut plus difficile que d'apprendre l'anglais. " Sous contrat avec la Fox, il rencontre Henry King qui le dirige dans Le Chant de Bernadette. En passant à la Warner, il connaît Bogart grâce à Casablanca, de Michaël Curtis puis au Port de l'angoisse, de Howard Hawks.
" Bogart était la simplicité et l'honnêteté personnifiées. Alors que nous tournions une scène où il était aux prises avec des truands sur une île "maudite", il ne trouvait pas sa phrase de sortie. Au moment où il cherchait, je lui soufflai la réplique qui me semblait convenir : "puisque vous avez demandé de l'argent, répondez, quand on vous l'a donné" :"maintenant, vous pouvez me faire confiance!" Bogart fut suffoqué de ce qu'un acteur de "complément" lui apportât cela. Plus tard, j'appris qu'en guise de remerciement, discrètement, il avait fait prolonger de huit jours mon temps de tournage. " (Cinémonde, 1e juin 1967.)
Mais la France lui manque et en 1945, lorsque Kessel lui demande de revenir participer au tournage de L'Armée des ombres, il n'hésite pas: " J'ai réalisé que je ne pouvais pas me passer de la France, mais ça n'a pas été facile. Je n'ai pas pu, après toutes ces années d'absence forcée, reprendre le travail comme je l'avais espéré. De plus, la difficulté consistait à n'être oublié ni d'un côté ni de l'autre. " Pourtant, en 1947, les réalisateurs renouent avec la tradition et lui confient des rôles de mauvais garçon. Dans Dédée d'Anvers, d'Yves Allégret, avec Simone Signoret, il est un odieux " maquereau " et dans Les Amants de Vérone, un fou qui tue tout le monde et ne profère que des injures.
Il tourne ensuite Hans le marin, La Veuve joyeuse, Happy time où il joue un grand-père farfelu qui court après toutes les filles, Les Neiges du Kilimandjaro, avec Ava Gardner et Gregory Peck, Le Soleil se lève aussi, Les hommes préfèrent les blondes, avec Marylin Monroe et Tony Curtis, La Taverne de l'Irlandais. " L'appel de John Ford m'étonna, puisque avec lui, c'est toujours le terroir irlandais ou le western, jamais le climat français. Mon agent m'avait dit: "Ford cherche un type plutôt étoffé, plus grand que vous." Je me rembourre donc, et je mets des talonnettes. Or, dès que je fus devant le réalisateur, à peine m'avait-il jugé de son oeil unique, celui d'un cyclope, je l'entendis me lancer: "Ôtez ces talons et ce ventre!" Son dessein : me faire jouer un petit curé de campagne, à Hawaï. Il me demande ma religion. Je réponds : israélite. Il a éclaté de rire, s'écriant: "On va jouer une bonne blague à John Wayne !" Il me demanda si je connaissais les rites catholiques. Oui, par chance, puisque dans mon enfance, mis en nourrice chez des catholiques, j'avais été enfant de choeur. " (Cinémonde, 13 juin 1967.)
Pour Dalio, qu'il prend en amitié, Ford étoffe le personnage du petit curé mais plusieurs scènes sont coupées dans la version française et Dalio se désolé pour son rôle de petit " Chaplin de province ". La même année, De Broca le fait tourner dans Cartouche, puis dans Un monsieur de compagnie. Il joue aussi dans La 25e Heure, Rabbi Jacob, Ursule et Grelu, avec Annie Girardot et Bernard Fresson, Que la fête commence, de Bertrand Tavernier, La Bête, de Borowczyk, L'Aile ou la Cuisse, de Zidi, La Communion solennelle, de René Feret, L'Honorable Société, Une page d'amour, Vaudou aux Caraïbes où il est un vieux chimiste alcoolique impliqué dans une affaire de drogue.
Aux États-Unis, il tourne en 1971, Catch 22, de Mike Nichols où il incarne un vieux maquereau d'un bordel de Rome qui prédit la fin de l'Amérique. " J'avais fait de drôles de progrès en anglais, car j'ai joué cette scène de sept minutes sans qu'on ait à en reprendre un mot. " C'est un de ses derniers films outre-Atlantique. Il publie ses mémoires Mes années folles (Éditions Claude Lattés) :" Je n'ai voulu raconter que des histoires de coulisses, ce qui se passe réellement derrière la caméra, derrière le masque des acteurs, raconter la vie telle que j'ai toujours voulu l'attraper, vite, très vite, entre deux portes, entre deux guerres. " A plus de quatre-vingts ans, il déclara :" L'âge n'a jamais eu d'importance pour moi, du moment que je continue à jouer la comédie. Alors n'insistons pas sur mes quatre-vingts printemps, sans quoi, on va me prendre pour un patriarche et les producteurs n'oseront pas faire appel à moi, même pour jouer un centenaire. En fait, j'aurais aimé pouvoir vivre ma vie à l'envers : souffler ces quatre-vingts bougies à ma naissance et mourir à six semaines ! Je pourrais ainsi faire la cour aux petites filles des femmes que j'ai aimées ! Quel bonheur! " (L'Écran français, novembre 1980.) Cette mort, dont il parlait avec tant de poésie, l'ôta à notre affection le 20 novembre 1983. Il venait de souffler ses quatre-vingt-trois bougies.
Source : Didier Thouart et Jacques Mazeau. les grands seconds rôles du cinéma français.
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