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Pour ses dix-neuf ans, après un premier prix de tragédie au Conservatoire, elle entre à la Comédie-Française : elle y reste treize années. "En écoutant Moreno dans Aricie, confie Paul Léautaud, je pleurais tout bas." Égérie de Catulle Mendès, épouse de Marcel Schwob (en 1900), elle fréquente Mallarmé, Verlaine, Moréas; elle est élue "muse du symbolisme '.
Elle s'évade de la Comédie-Française pour rejoindre la troupe de Sarah Bernhardt, cultiver les mots d'esprit et les rencontres étincelantes. Léautaud lui est fidèle : " Elle a de l'esprit comme rarement chez une femme. C'est la malice et la satire féminine en personne." Elle a de l'appétit, beaucoup d'appétit et ne tardera pas à nouer des liens de très intime amitié avec Colette qui l'appellera " Malguelite '.
Bouleversement :
En 1905, la maladie a raison de Marcel Schwob qui n'a que trente-huit ans. De 1907 à 1912, Marguerite s'expatrie à Buenos Aires, où elle est directrice de la section française du conservatoire. Lorsqu'elle revient en France, elle est à la tête d'un service de chirurgie, à Nice : nous sommes en 1914.
Désormais, elle néglige toute coquetterie et c'est "à la garçonne " qu'elle aborde sa seconde vie. La silhouette grâce à laquelle elle deviendra populaire se précise. L'actrice qui, à la ville, déploie un irrésistible talent de conteur comique, cherche les personnages pittoresques et les dialogues cinglants.
Au cinéma muet elle a peu participé mais, déjà, dans le désordre, alternent une Anne d'Autriche blafarde dans Vingt Ans après (1922) et la réplique à Maurice Chevalier dans Gonzague (1923). Sa carrière à l'écran démarre vraiment vers 1930, avec une tendance à accepter tout ce qu'on lui propose (Un trou dans le mur, Train de plaisir, La Fessée, Les Nuits de Port Saïd... ) mais, dans Les Misérables, de R. Bernard, en 1933, elle est la féroce Thénardier. Le public s'amuse beaucoup de Ces dames aux chapeaux verts (Cloche, 1937).
Certains metteurs en scène lui permettent d'incarner des personnages, ou truculents, ou implacables, mais de toute façon étonnants et marquants. Il faut retenir : la partenaire de Sacha Guitry dans Le Roman d'un triicheur (1936), l'aveugle soupçonneuse de La Coupable (R. Berrnard, 1936), la Mamèche de Regain (Pagnol, 1937), la grand-mère de Douce (1943), la tante Jeanne du Revenant (Christian-Jaque, 1946), le Saint-Pierre féminin des Jeux sont faits (Delannoy, 1947).
On n'a guère le temps de monter sur les planches quand on tourne de quatre à dix films par an... Cependant, en 1929, à la générale du Sexe faible, d'Édouard Bourdet, Moreno déclenche une fabuleuse ovation. En 1945, dans La Folle de Chaillot, de Giraudoux, elle triomphe. Jouvet, son metteur en scène, affirme : " La Folle est injouable sans Moreno. "
Lorsqu'elle s'éteint, en Dordogne, elle a encore autour d'elle de bien séduisants jeunes gens. C'est ce que prétend la légende, et pourquoi la contredire ? Marguerite Moreno avait prouvé que les années les plus désenchantées ne condamnent jamais l'avenir d'une actrice de grande race et qu'il n'est pas de barrière à la séduction quand elle est auréolée d'intelligence et d'humour.
Comme elle était :
Pour sa voix que l'on ose comparer à celle de la grande Sarah, pour sa pâle diaphanéité, pour son profil d'Égyptienne, pour sa minceur flexible, Marguerite Moreno fait rêver les artisans du rêve. Dix années de mauvaise chance transforment et la femme, et l'actrice. En 1929, Roger Gaillard écrit: "Elle avait des mains admirables, de beaux yeux mélancoliques et narquois, mais son nez s'était fâcheusement étiré au milieu d'une face déjà chevaline, où de longs sillons descendaient des narines vers les commissures et la faisaient ressembler au chanoine Döllinger, conseiller du roi de Bavière... "D'autres estiment qu'elle ressemble à Dante. Et Maurice Goudeket, mari de Colette, accentue encore le trait en 1945 : " Les orbites charbonneuses, le teint blême, et la mince bouche écarlate, elle présente, avec une majesté incomparable, ce personnage (la Folle de Chaillot) oscillant entre la folie et la grandeur. Elle a trouvé un épanouissement à sa dimension. "
Source : Didier Thouart et Jacques Mazeau. les grands seconds rôles du cinéma français. -
Fait le 12 mars 2011 par Philippe de CinéMémorial. |