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Trois mille personnes attendent le début de la représentation théâtrale dans la grande salle du Trocadéro lorsque Coquelin apparaît, une dépêche à la main : « Impossibilité de jouer. Excusez-moi. J'ai passé deux nuits blanches. Ma fille Jeanne vient de faire son entrée dans le monde. Signé : Fusier-Gir. » Les applaudissements crépitent. C'est le premier. succès de Jeanne, née à Paris le 22 avril 1885. Son père est en effet un comédien réputé et c'est tout naturellement que Jeanne, en parfaite enfant de la balle, va tenter une carrière sur les planches. Firmin Gémier, le créateur du Théâtre National Populaire, va être un précieux conseiller.
Aux côtés de Firmin Gémier, elle interprète au théâtre Antoine de nombreux classiques puis devient une des interprètes favorites de Sacha Guitry. « J'ai connu Guitry quand j'avais seize ans. Il en avait à peine davantage et il vint au cours d'art dramatique où je travaillais. Tout de suite, je compris qu'il ne venait pas pour apprendre à jouer, mais prospecter pour découvrir de futurs interprètes.
Je lui donnais la réplique de Suzanne dans Le Mariage du Figaro, et ce n'est que plusieurs années plus tard qu'il me donna le petit rôle d'une bonne abrutie qui téléphonait au troisième acte de L'Illusionniste : une « panne » qui me lança.
Plus tard, il voulut que je reprenne le rôle que Charlotte Lysès, sa première femme, avait créé dans sa première pièce Le Veilleur de nuit. J'ai refusé, Charlotte Lysès m'avait prévenue : en se faisant une tête de monstre, elle avait gâché la suite de sa carrière sur les planches... » (Télé-7-Jours, octobre 1966.) Elle joue donc et crée une grande partie des oeuvres de Guitry : Le Mot de Cambronne, N'écoutez pas Mesdames, Tu m'as sauvé la vie, Vive l'empereur, Aux deux colombes, Il y a longtemps que je t'aime.
« Une preuve de mon amour du théâtre ? dit-elle. Dans la vie, je ne suis jamais à l'heure et je n'ai pas retardé une seule fois un lever de rideau. Le cinéma n'a pas le même attrait pour moi. Je n'en vois que la difficulté, pas le plaisir. Les réactions des spectateurs me manquent. » Pourtant, venue au cinéma sous les instances de Saint-Granier, elle va tourner une centaine de films et interpréter des seconds rôles de coquette fine et charmante, pleine d'esprit, donnant par sa voix aux accents haut perchés, ses coiffures bizarres, ses mines hilarantes, une dimension inoubliable à ses personnages. En cela, elle va être pendant longtemps la rivale de Pauline Carton, tout au moins dans le domaine comique des films qu'elle tourne.
« Pour gagner sa vie, c'est une grande chance que d'être comique. Je le suis et, finalement, c'est à ce don que je dois ma carrière. »
Guitry lui offre des rôles de servante cocasse : Le Destin fabuleux de Désirée Clary, Donne-moi tes yeux, La Malibran, Le Diable boiteux, Toa, Le Trésor de Cantenac, Tu m'as sauvé la vie, Debureau, La Poison... Mais son meilleur souvenir de studio va d'emblée au Diable boiteux : « C'est tellement agréable de tourner avec Sacha, et l'histoire me plaisait. »
Venue au cinéma en 1928, à l'époque où la régie réveillait parfois les acteurs à trois heures du matin pour leur dire : « Soyez prêts dans une heure, une voiture passera vous prendre, nous tournons tout de suite », Jeanne Fusier-Gir va faire partie de la distribution de films prestigieux : Un carnet de bal, de Julien Duvivier, Mon curé chez les riches, de Jean Boyer, Le Corbeau, Quai des Orfèvres, Miquette et sa mère, de H.G. Clouzot, Ma tante d'Honfleur, de Jayet, Les Vignes du seigneur, de Boyer, Le Jardinier d'Argenteuil, de Le Chanois et tant d'autres encore dans lesquels sa simple apparition fait le régal des cinéphiles : Monsieur Taxi, Les Sorcières de Salem, Du
mouron pour les petits oiseaux, Falbalas, Le Trou normand, Treize à table, Marie-Octobre...
Ainsi la gitane qui lui avait prédit que la lettre G aurait une importance dans sa vie avait raison. Son mari, le peintre sculpteur Gir, Firmin Gémier qui le fait débuter et l'encourage, Guitry enfin, passionné comme elle pour les arts. Mais Jeanne Fusier-Gir a aussi d'autres grands amis qu'elle reçoit dans son appartement de Pigalle. Maurice Yvain par exemple, qui lui avait dédié une berceuse, devenue par un concours de circonstance « Mon homme » ou « L'Etrange Valse ». Chantée par Mistinguett, cette berceuse a fait le tour du monde. A propos de Mistinguett, elle raconte d'ailleurs une touchante anecdote : « Aux obsèques de Miss, la chaisière est venue vers moi et m'a dit : Vous aurez le même enterrement. Oh non, protestai-je, d'ailleurs, il aura lieu à Auvers-sur-Oise. Non, madame Fusier-Gir, répondit la chaisière décontenancée, vous ne nous ferez pas cela ! » Dans les années soixante, elle joue pour la télévision, sous la direction de son fils, François Gir, Gerfaut : « J'ai cru longtemps qu'il voulait faire du théâtre. A quinze ans, il montait et jouait des pièces avec une fougue qui me dispensait de chercher ce qu'il allait faire. Mais je me trompais, il aimait surtout le cinéma et la télévision.
Quand il était en vacances et que, par chance, je tournais les extérieurs d'un film, il nous rejoignait et il se faisait embaucher, gratuitement comme troisième ou quatrième assistant. Après la guerre, Sacha Guitry, l'a soudain choisi, malgré son âge, comme premier assistant et son destin fut ainsi défini. » (Télé-7 Jours, octobre 1966.) De Guitry, Jeanne Fusier-Gir pourrait parler pendant des heures : « On le disait vaniteux. Quelle erreur ! Même sur son égoïsme, il y aurait beaucoup à dire parce qu'il était la générosité même. Je crois bien que j'aime le métier comme lui savait si bien l'aimer. Aujourd'hui, je ne cherche rien mais lorsqu'on me propose un film ou une télévision qui me plaît, je n'hésite pas plus qu'avant. J'accepte, et cette fois, pour le plaisir. »
En 1973, Jeanne Fusier-Gir disparaît, deux jours après son 88ème anniversaire. Elle reste pour tous une immense interprète de films importants où elle apportait pendant quelques scènes, la puissance magique de son personnage, au même titre que Carette, Dalio ou Raymond Bussières.
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