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Des yeux tristes, une allure de « perdant » de « loser » diraient les Anglo-Saxons, une impression de faiblesse due à un excès de bonté et de fatalisme, telle était l'image que donnait de lui le grand acteur que fut Albert Rémy. Il semblait souvent ne pas jouer, mais simplement « passer » dans des films, s'excusant presque d'être devant la caméra... Ce sont sans doute cette allure gauche et timide, cette extrême pudeur, qui le rendirent si émouvant et si apprécié du public.
Il naquit le 9 avril 1915, à Sèvres. Après des études au collège Stanislas et au lycée Michelet, il suivit les cours de l'école des Beaux-Arts, à Paris. Car c'est d'abord la peinture qui l'attira : admirateur de Van Gogh, de Brueghel, de Delacroix, il souhaitait suivre leurs traces. C'est pourquoi, à quinze ans, alors qu'il était encore au lycée, il faisait souvent l'école buissonnière pour aller dessiner à La Grande-Chaumière, un atelier de peinture. Mais Albert Rémy ne devint pas célèbre en tant que peintre. Le destin en décida autrement. Il resta toutefois dans le monde des arts et fut attiré par le cirque, où il travailla quelque temps.
Alors qu'il n'avait que vingt-trois ans, il fut engagé par Marcel Carné pour tenir un tout petit rôle dans Hôtel du Nord, aux côtés d'Annabella, de Jean-Pierre Aumont, de Louis Jouvet et d'Arletty. Ces premiers pas au cinéma furent sans suite immédiate. Albert continua à travailler sous les chapiteaux, puis au théâtre, aussi bien en tant que décorateur (les Beaux-Arts n'étaient pas encore bien loin !), qu'en tant que metteur en scène. En 1941, il joua avec Gilles Margaritis (qu'il avait rencontré grâce au cirque), au théâtre de l'A.B.C., dans La Ford en folie. Dans ce spectacle comique, Albert Rémy interprétait une cinquantaine de personnages différents. Louis Daquin, qui se trouvait dans la salle, le remarqua et décida de l'engager dans le film qu'il tournait, Madame et le Mort. La même année, il tourna également dans Goupi mains rouges, et le rôle qu'Albert tint dans ce film (Jean des Goupi) resta toute sa vie l'un de ses meilleurs souvenirs. A partir de cette date, la carrière d'Albert Rémy démarra réellement et il ne devait plus cesser de jouer pour le théâtre, le cinéma et la télévision.
Pierre Brasseur le remarqua dans le film de Becker et lui proposa de jouer au théâtre dans Sainte-Cécile. Ce furent là ses débuts sur les planches. Il joua dix-huit pièces au cours de sa carrière, et eut un répertoire très varié allant de La Puce à l'oreille, de Georges Feydeau à En attendant Godot, de Samuel Beckett, en passant par Huon de Bordeaux, La Preuve par quatre, etc. Toutefois, le cinéma resta sa principale activité et en 1943, on put le voir dans Adieu Léonard, de Pierre Prévert et surtout dans Les Enfants du Paradis, de Marcel Carné. Si les films auxquels il participa dans les années qui suivirent furent, dans l'ensemble, médiocres (à l'exception de Le Diable au corps, de Claude Autant-Lara), ils permirent cependant à Albert Rémy d'imposer sa personnalité et de se faire connaître d'un plus large public.
Il lui fallut attendre 1954, pour que de bons metteurs en scène finissent à nouveau appel à lui et c'est ainsi, qu'entre 1954 et 1958, on eut l'occasion de le voir dans des films aussi marquants que : Razzia sur la chnouf et L'Affaire des poisons, d'Henri Decoin, French Cancan et Eléna et les Hommes, de Jean Renoir, Rafles sur la ville, de Pierre Chenal (aux côtés de Mouloudji, des merveilleuses vamps des années cinquantecinq-soixante qu'étaient Bella Darvi et Danik Patisson, et d'un débutant nommé... Michel Piccoli), En cas de malheur, de Claude Autant-Lara (aux côtés de Jean Gabin et de l'alors nouvelle grande star, Brigitte Bardot).
Contrairement à ce qu'il se passa pour d'autres acteurs, Albert Rémy ne fut pas mis sur la « liste noire » de la nouvelle vague. Bien au contraire. François Truffaut lui offrit deux excellents rôles dans Les quatre cents coups et dans Tirez sur le pianiste.
En 1961, il interpréta son unique rôle de roi, Louis XVI, dans La Fayette, de Jean Dréville un rôle où il put pleinement utiliser son talent et son physique. Il parvint ainsi, dans un rôle plus complexe qu'il n'y paraît, à succéder brillamment à bon nombre de grands acteurs.
Cette période des années soixante allait être cinématographiquement très riche pour lui : outre quelques films français, entre autres de Georges Lautner (dont Le Septième Juré, l'un des meilleurs de ce metteurs en scène), d'Yves Robert ou de Louis Daquin, il allait tourner sous la direction de deux « géants » du cinéma américain : Vincente Minnelli et Gene Kelly. Rares sont les acteurs français à avoir eu cette possibilité. Le cinéma américain allait d'ailleurs faire à nouveau appel à lui peu de temps après. En effet, John Frankenheimer l'engagea pour Le Train, tourné en France dans l'Eure, près de Louviers, puis, deux ans plus tard, pour Grand Prix, un film consacré aux courses automobiles.
Ce film devait malheureusement être l'un de ses derniers. Alors que sa carrière se développait de plus en plus, que de nouveaux metteurs en scène (Costa Gavras, Serge Korber) faisaient appel à lui, Albert Rémy décédait brutalement, le 27 janvier 1967, âgé d'à peine 51 ans. Il nous restera de lui le souvenir d'un homme cultivé, sensible, aux dons multiples : dessinateur, décorateur, il réalisa également quelques courts métrages (Achille le victorieux, Transports rapides, Ali en est baba). Lorsqu'il se reposait dans sa villa de Provence, ses deux loisirs étaient l'apiculture et la conception architecturale de fontaines... Bref, Albert Rémy fut un artiste, au plein sens du terme, qui est malheureusement passé dans la vie comme il donnait l'impression de passer à l'écran : trop vite.
Source : Didier Thouart et Jacques Mazeau. les grands seconds roles du cinéma français.
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